Histoire de médecine
Dans ce texte je tente simplement de faire un état des lieux de la profession de médecin, avec un petit rappel historique.
Je reviens sur l'émergence de la médecine moderne.
Le but étant bien sûr de parler de l'hopital de demain, comme promis dans un précédant article.
La médecine dite moderne a émergé au début 1900[1]. En substance on peut retenir de manière globale que depuis un siècle, sous pression économique et scientifique, la pensée médicale est devenue une pensée que je définirais comme une pensée de l’organe et de la statistique s’érigeant comme unique lieu de production de la normativité.
Depuis le début du 19ème siècle la médecine s’est appuyée sur les sciences et plus particulièrement les sciences expérimentales (Claude Bernard) avec comme objectif final de trouver le mécanisme unique et universel à toute pathologie.
Or il se trouve que la réflexion, à ce moment donné de l’histoire de la pensée et de l’humanité, a porté le médecin à se focaliser sur l’organe et sa déficience.
Autrement dit, la maladie s’est inscrite comme une anomalie d’organe. De fait depuis un siècle la médecine a peu à peu déplacé son centre d’intérêt. Elle est allée du malade vers son corps (physique et psychique), de la subjectivité vers l’objectivité. L’art médical devient une science médicale avec un objet d’étude : le corps et sa psyché.
De plus, afin de mieux comparer les déficiences observées, le médecin a eu besoin de « collectionner » les observations. D’où l’introduction de la statistique qui est l’outil scientifique de comparaison par excellence.
Une nouvelle approche de la normalité et du pathologique pouvait naître en s’inscrivant désormais dans le statistiquement significatif, c’est-à-dire dans le plus grand nombre de cas semblables. Cette normalité devient forcément « excluante ». Dans « l’evidence base medecine » la personne n’a plus sa place de personne, mais devient un « cas » parmi des milliers d’autres cas.
Cette façon de pensée, avec les méthodes qui en découlent, a produit une organisation médicale répondant au besoin de cette pensée et de sa méthode : c’est l’hôpital tel que nous le connaissons actuellement, avec ses services de spécialités d’organes, attachés eux-mêmes à des services de recherches scientifiques.
Si tout cela a produit des découvertes étonnantes tant sur le plan diagnostique (collaboration avec l’industrie pour la production d’objets techniques) que sur le plan thérapeutique (collaboration avec l’industrie pour la production de médicaments) et a conduit l’humanité entière vers des progrès immenses, il est indéniable qu’en contre partie des difficultés majeures ont émergé.
Les premières difficultés sont avant tout d’ordre moral. En effet comme dit précédemment la subjectivité n’est plus prise en compte dans la création de la norme. Autrement dit la personne est dépossédée du « pathologique », et se positionne en tant que patient au sens littéral du terme[2]. Le patient est celui qui « attend » du médecin. Il attend que celui-ci lui donne la limite entre le normal et le pathologique en lui disant de quoi il souffre. Le patient devient spectateur de sa pathologie car ne peut donner son avis sur ce qui est la norme et la guérison.
Partons du postulat que le but de l’économie n’est pas de faire des économies mais de mieux répartir les richesses.
Il est évident qu’en période d’abondance les financeurs (c’est-à-dire le citoyen, l’entreprise, etc. …) soient assez peu regardant sur les dépenses et investissent en fonction des demandes et des espoirs attendus qui étaient jusque là immenses dans tous les secteurs médicaux. Le financement s’est donc fait suivant la demande des médecins qui appliquant la logique énoncée précédemment ont créé un système d’allocation budgétaire que j’appellerais des « budgets d’organes ». Tant d’argent pour le cœur, tant pour le poumon (recherche, diagnostique, thérapeutique) etc. …
Depuis quelques années, les conditions et crises sociales économiques globales au niveau national et international font que les options politiques générales prises par nos décideurs (état, région, citoyens) poussent à une répartition différente des budgets, et notamment des redistributions de financement dans le secteur « santé ». Cette redistribution est peut-être abrupte, injuste et être affublée de tous les maux. Ceci est une question hautement politique qui n’intéresse pas notre propos. Toutefois et quelles que soient les convictions politiques, cette redistribution interroge la médecine sur quelque chose sur laquelle elle ne s’était plus interrogée depuis longtemps. A savoir son organisation et ses finalités : comment faire et pourquoi ? Cette question est légitime car le payeur aime savoir où va son argent (en l’occurrence le notre) et dans quel but il est utilisé.
La gériatrie avec ses perspectives financières lourdes a-elle été élément déclencheur ?
On peut donc dire que l’économie est un des moteurs initiateurs de réflexion médicale avec une remise en question du financement médical.
Il est ainsi clair que l’offre de financement, ( ressources redistribuées et décentralisées sur divers organismes plus ou moins anciens (caisse d’assurance maladie, assurance privée, mutuelle, conseil général)) ne sera plus allouée dans l’opacité, mais dans l’explication et la preuve d’une finalité légitime associée à une organisation optimisée.
Qu’en est-il de manière plus globale de cette condition humaine qui doit rester au cœur de nos débats ?
Là encore si l’on se penche sur notre histoire d’humain, on ne peut que constater :
- la complexification croissante de notre condition (et du monde dans lequel nous sommes immergés)
- l’approche morcelant notre « être ». Autrement dit le règne d’une pensée de la dislocation qui nous découpe en multiples îlots hautement spécialisés. Cette pensée règne en maître dans tous nos domaines de compétences.
Ceci pose, comme le dit Edgar MORIN [3], un problème épistémologique majeur : cette pensée du découpage a tellement découpé qu’elle s’est éloignée du rivage de la globalité. Ainsi notre vision et compréhension du tout (la globalité de notre monde) et de notre condition devient profondément parcellaire. Or de ces parcelles de savoir, aidés de notre pensée disjonctive, il nous devient quasiment impossible de percevoir l’unité du complexe que nous sommes devenus. Ainsi cette unité s’évanouit de nos consciences de spécialistes, nous faisant perdre par là même la notion que cette complexité puisse être unifiable et constituer un tout.
Rappelons ces mots de NIETSCHE dans « Ainsi parlait ZARATHOUSTRA » :
Zarathoustra croisant le savant lui demande :
« Tu regardes cette sangsue ? »
Et le savant de répondre :
« Non, le cerveau de la sangsue. »
Cette remarque était visionnaire et dénonçait déjà cette vision parcellaire du monde.
Pour conclure cet état des lieux bien sommaire,on peut dire que la médecine et son organisation se sont engouffrées dans une philosophie de la statistique de la déficience d’organe en produisant, de l’extérieur, la normativité. La personne malade s’est ainsi retrouvée sur le banc des spectateurs en devenant un patient au sens littéral du terme.
Par ailleurs on sent de la part des investisseurs une réticence de plus en plus grande à financer des projets dont ils n’ont pas de visibilité et qui semblent ne plus franchement répondre aux attentes des citoyens .
Enfin, de manière plus générale, on note une complexification croissante de notre unité humaine qui n’est plus accessible à la modalité de pensée ambiante, qui est une pensée dislocative rendant impossible l’appréhension « de l’unité » .
Il est donc évident que des problèmes majeurs sont devant nous, et ce, tant sur le plan purement médico-économique que sur le plan plus global de notre façon de nous percevoir dans le monde actuel.
[1] FOUCAULT : Naissance de la clinique
[2] (patiens en latin : endurant ; qui supporte. Au XIV siècle « qui subit ». Substantivé en médecine, le patient est celui qui attend du médecin.)
[3] Edgar MORIN « Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur » Seuil France p 50
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